Extrait des Saisons du Paradis.

Le voyage commence

 

“Wótʼááh”

 

 

Yann a la sensation de se réveiller après une très longue nuit. Encore dans la brume, il écoute les bruits autour de lui. Il peut entendre le son d’un moteur ainsi qu’un léger sifflement dans le lointain. Ce sont des sons familiers sans vraiment l’être. Un non-sens, il le sait, mais cela décrit bien son état actuel. Il comprend qu’il se trouve dans un train, et pourtant il ne peut y être. Il jette un œil autour de lui. À sa gauche, une fenêtre, devant et derrière lui, des rangées de sièges vides. Son propre siège balance doucement d’avant en arrière à mesure que le train glisse sur les rails. Ces informations s’imprimant en lui, il se demande,

     « Qu’est-ce que je fais là, et où est-ce que je vais ? ».

     Il regarde à travers la fenêtre le paysage qui défile sous ses yeux. Les arbres au premier plan semblent perdre leurs couleurs d’été au profit d’une palette d’oranges et de rouges lumineux. Il remarque que le vert n’a pas encore tout à fait disparu, il s’est fondu en un jaune automnal. Yann ne se souvient de rien. Enfin si. Ces couleurs lui rappellent celles d’un feu, un feu sans fumée ni flamme. Mais sans colère, sans cette rage qui accompagne normalement le feu. Non, c’est une journée baignée par le calme, la tranquillité des feuilles flamboyantes reposant sur leurs branches, déposées ça et là sur le sol.

     Son regard se pose au-delà des arbres, là-bas, le soleil pointe au-dessus des montagnes, illuminant le ciel de rose et de violet. L’hiver est à la porte, l’été refuse de le laisser entrer, une bataille de couleurs vibrantes résonne à travers la campagne.

     Yann aperçoit un lac en contrebas de la voie ferrée. Rien ne bouge à sa surface, miroir déposé par le peintre dans l’immensité verte qui l’encadre.

     Il jette à nouveau un regard autour de lui, il est seul. Il ne devrait pas être seul pourtant. Il ne sait pas exactement pourquoi, dans la mesure où il ne se souvient de rien d’autre, mais il a ce sentiment, profondément ancré en lui, qu’il devrait être accompagné par quelqu’un. 

 

     Son esprit est troublé, bien qu’un étrange mais agréable sentiment de calme l’entoure. Il se tourne de nouveau vers la fenêtre, essayant de trouver une réponse à ces questions, où est-il, où ce train l’emmène-t-il ? Le soleil semble désormais résolu à s’élever au-dessus des montagnes. La lumière qui traverse la vitre laisse ainsi apparaître le reflet de ses yeux de petit garçon. Deux sombres abîmes surmontés d’une épaisse couverture de cils qui donnent à Yann l’impression qu’un petit garçon le fixe de l’autre côté de la fenêtre. Un petit garçon qui a l’air aussi troublé que lui. Qui ne sait pas non plus d’où il vient et où il va. Le train émet un long sifflement. Yann sait qu’il annonce un tunnel ou un passage à niveau. Il se prépare à sombrer dans l’obscurité. Cette tranquillité jusqu’alors ressentie fait place à la peur, mais tout se passe très vite, en une seconde Yann baigne à nouveau dans cette douce sensation de calme.

     Après plusieurs minutes, il réalise que ce n’était qu’un passage à niveau. Le soleil éclaire maintenant son visage d’une agréable chaleur. Pour autant, ses questions demeurent encore sans réponse. En regardant à nouveau autour de lui, il remarque un sac à dos bleu sur le siège en face de lui. Les deux ailes qui le décorent de part et d’autre lui sont familières, si bien qu’il se penche pour l’attraper et le dépose sur ses genoux. Son visage s’approche du sac, il prend une profonde inspiration. Il connaît cette odeur, c’est son sac à dos. Il tire sur la fermeture éclair et regarde à l’intérieur. Il aperçoit un livre relié en cuir, maintenu fermement par un vieux lacet tout effiloché. Il le sort du sac et reconnaît immédiatement son vieux journal marqué par les années.

     Il l’amène contre sa joue, comme il l’avait fait avec le sac. Les odeurs prennent soudain une importance nouvelle pour lui, rassurantes. Il inspire le parfum du cuir… et d’autre chose… celui d’une vie passée peut-être ? Il devait bien avoir une vie avant de se retrouver dans ce train, mais il a beau essayer de s'en rappeler, rien ne lui revient. Il sait que c’est étrange, qu’il devrait s’en inquiéter, mais ce sentiment de tranquillité, d’harmonie continue de régner sur son cœur.

     Il ouvre le journal, espérant trouver un indice qui pourrait l’aider à répondre à ses questions. Une photographie s’échappe d’entre les pages. Yann se penche pour la ramasser. Une fois dans ses mains, c’est comme si une porte s’ouvrait par magie sur un pan de ses souvenirs oubliés. C’est une photographie de Yann, il se reconnaît immédiatement. Près de lui se tient un adorable chien noir, un bouledogue français. Un sourire se dessine sur le visage de Yann. Son cœur s’emballe, c’est Ani qui est avec lui sur cette photo, son meilleur ami et son compagnon d’aventure. Pourquoi se souvient-il de ça et pas du reste, il n’en sait rien. Peut-être que c’est ce qui s’est passé, peut-être qu’Ani et lui se sont lancés dans une nouvelle aventure… Mais dans ce cas, où est-il ?

     Rien à faire, il ne réussit pas à délivrer d’autres souvenirs. Ils sont proches il le sent, mais ils sont comme les reflets dans le lac, ils passent trop rapidement pour qu’on les saisisse. En plongeant la main, la surface se met à trembler et l’image disparaît. Il a l’impression que sa vie n’avait rien d’ordinaire, qu’elle comportait quelque chose de très spécial. Il fronce les sourcils, mais il n’est pas triste. Le soleil se tient haut dans le ciel et ses rayons se font plus violents. Ses paupières se ferment à moitié pour protéger ses yeux.

     Le paysage a changé avec l’avancée du train, l’air n’est plus silencieux. La brise a trouvé un chemin à travers les champs de verdure, forcé l’herbe à se plier sur des kilomètres, formant un océan d’une intense couleur verte. Il regarde la photo dans sa main. Elle est le seul élément familier dans ce train, le seul qui ait un sens.

     « Où est-ce qu’on m’emmène, Ani ? J’ai l’impression de me réveiller d’un profond sommeil, je ne sais pas où je suis et où je me rends. Est-ce que je devrais avoir peur ? J’aimerais que tu sois là, avec moi, j’adorerais caresser tes poils courts et doux pendant que je cherche une réponse à tout ça. »

     Yann s’appuie contre le dossier de son siège et ferme les yeux. Comme un film qu’on jouerait sur le mur d’un vieil immeuble, des morceaux de vie apparaissent sous ses paupières. Des images composées de couleurs, de lumières, d’ombres et de formes humaines, mais tout reste flou. Seul Ani est reconnaissable, le chien est dans toutes les images, sur toutes les bobines du film. Sa voix résonne dans la voiture déserte alors qu’il ouvre les yeux,

     « Où es-tu, Ani ? ». Il tourne sa tête dans tous les sens mais aucun signe de son ami. Avec un détachement nouveau pour lui, il finit par se lever et enfile le sac à dos sur ses épaules. Peut-être que ses questions trouveront leur réponse ici, dans ce train.

     Il commence par se diriger à l’arrière de la voiture où se trouve la porte, mais il est brutalement arrêté par un très fort sifflement, bien différent du précédent, si fort que Yann le sent résonner dans tout son corps. Le train ralentit alors. Il se demande s’il va s’arrêter. Peut-être qu’ils ont atteint leur destination, quelle qu’elle soit. Il retourne à la fenêtre. Le paysage bucolique a laissé place au quai d’une gare faiblement éclairé par un unique lampadaire et simplement orné d’une vieille horloge qui semblait s’être arrêtée. Personne, le quai est désert, comme le train.

     Il se dirige nerveusement vers la porte, l’ouvre et jette un œil aux alentours… Rien. Il pose un pied sur le bois patiné du quai. La lourde porte se referme derrière lui. Le sifflet du train retentit une nouvelle fois avant qu’il ne se remette en marche, tirant péniblement les voitures derrière lui. Yann se retourne et le regarde s’éloigner. Pourquoi l’a-t-on laissé ici ? Son esprit se trouble à nouveau. Alors que les wagons défilent sous ses yeux, il croit apercevoir des visages derrière les fenêtres, l’ombre de personnes qui, comme lui, cherchent les réponses à leurs propres questions. Mais c’est impossible, il était seul à bord. Ses yeux ont dû se tromper.

     Il reporte son attention sur le quai et sur la gare un peu plus loin, elle aussi déserte. Yann est la seule personne ici. Il se met en marche au son de ses propres pas. Au bout du quai, il se rend compte qu’il est au sommet d’une colline. Un paysage à couper le souffle s’étire devant lui sur des kilomètres. Il se tient là un moment, oubliant un instant l’étrangeté de la situation, appréciant simplement la vue. C’est comme si chaque couleur, chaque parfum, chaque sensation le touchaient plus profondément qu’ils ne l’avaient touché auparavant, quel que soit cet « avant ». Prêt à détacher son regard de l’œuvre d’art peinte sous ses yeux par la nature toute puissante, il s’intéresse aux environs, cherchant des yeux un indice qui lui montrerait le chemin à prendre.

     « Yann », entend-il soudain. Il cherche des yeux à qui appartient cette voix, c’est celle d’une femme, douce et apaisante.

     « Qui est là ? » demande-t-il, serrant fort son sac contre lui. « Je ne vous vois pas. » ajoute-t-il. Même s’il a été surpris par cette voix sortie de nulle part, il n’a pas peur.

     « Suis-moi ! » dit la voix. « Yann ! Suis-moi ! »

     « D'accord ! » répond-il, sachant pertinemment que cette voix ne lui veut aucun mal. Au contraire, elle vient s’ajouter à la chaleur qui l’entoure depuis son réveil, ce sentiment de calme et de sécurité. « Mais je ne vous vois pas. » ajoute-t-il, ne sachant où aller.

     « Ce n’est pas grave. » lui répond-elle. « Suis le son de ma voix. » claironne-t-elle. Il ne sait pas qui « elle » est, mais elle a l’air de le connaître puisqu’elle ajoute « Sois patient Yann. Bientôt, tu auras les réponses que tu cherches. ».

     Yann choisit de lui faire confiance et obéit. Il descend du quai et se retrouve sur les pavés d’un chemin en contrebas. Il marche sans s’arrêter jusqu’à atteindre une immense prairie recouverte d’une douce herbe verte saupoudrée de rose, d’impressionnantes fleurs rondes ont poussé au hasard sur toute sa surface. Yann se trouve submergé par l’envie de courir dans l’herbe et de se rouler dans ses jeunes pousses. Il s’élance, danse, court en tout sens comme les enfants savent si bien faire, inspirant le parfum des fleurs et des merveilles de la nature autour de lui. Ce lieu est magique, il le sent.

 

     Il s’assoit dans un carré de verdure particulièrement dense, se laisse tomber sur le dos et agite ses bras et ses jambes pour dessiner dans l’herbe le contour d’un ange. Il ferme les yeux pour intensifier l’expérience de ses sens. Soudain, un rugissement résonne dans ses oreilles. Il ouvre rapidement les yeux et se met debout juste à temps pour découvrir une majestueuse meute de tigres s’avançant vers lui. Il observe le noir de leurs rayures se mêler à leur fourrure orange, au rose des fleurs et à l’herbe verte. Il en a le souffle coupé, littéralement. Il sait qu’il devrait être terrorisé, que ces tigres pourraient le dévorer en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, mais il n’a pas peur. Sans qu’il ne sache vraiment pourquoi ni comment, il sait qu’il doit être reconnaissant de faire partie de quelque chose de si grand, quelque chose qui n’a jamais été offert aux yeux des autres Hommes. Yann sourit. Il comprend ce que les tigres essaient de lui dire… Ils sont heureux désormais.  Il aurait pu les regarder des heures durant, mais il est tiré de sa contemplation par un autre son. Un vrombissement intense, comme si une centaine d’hélicoptères s’envolaient en même temps. Il lève la tête. Au-dessus de lui, au-dessus des tigres, des dizaines de flamants roses ont déployé leurs ailes, le rose intense de leur corps contrastant avec le bleu pâle du ciel. Yann est fasciné par la scène qui se joue devant lui.


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